Forums » Technique et interprétation

A l'épreuve des faits - assez de gamberge !

  • georges morel
    • 21 message(s)
    28 juin 2021 10:11:39 CEST

    Bonjour,

     

    Cela fait un bon moment que je n'étais plus venu... Je suis passé par diverses phases, pas toutes sympa, loin s'en faut.


    Je souhaiterais vous raconter une expérience récente. Et recueillir vos éventuels témoignages ou avis.


    C'est en la rédigeant dans Word, sur mon ordinateur, que le lien m'est apparu, de plus en plus nettement, entre difficultés pour jouer de la musique, difficultés relationnelles, problèmes dans la gestion du corps et de l'image de soi... Le tout en relation avec le Haut Potentiel, la "Zébritude", etc. Alors je vous laisse lire, et j'aimerais beaucoup avoir vos avis...

     

    Vendredi, donc, c'était ma seconde rencontre avec des musiciens. Je suis à l'origine de cette formation : j'ai passé une annonce pour rassembler des gens de ma région souhaitant faire du jazz fusion. Je suis compositeur depuis très longtemps (je m'en tire très bien, via la MAO) et j'essaie d'être pianiste, péniblement. J'ai vraiment du mal avec ça. Je suis donc, musicalement, très inégal, hétérogène. Trop dans la tête, pas assez dans les doigts, on va dire. 


    Vendredi, il y avait donc batteur, bassiste, guitariste, sax, et moi. La prochaine fois doit venir également un trompettiste. Le projet est de reprendre des morceaux connus dans ce répertoire (Miles Davis, Incognito, Uzeb, John Patitucci, etc). Je mettrai des liens si on m'en demande (et uniquement si on m'en demande, d'ailleurs). 

     


    Les gens dans cette formation me trouvent sympa mais super speed, ils n'arrêtent pas de me dire que je dois me détendre. Mais voilà, c'est plus fort que moi. A une période de ma vie, j'ai vécu des choses très dures, qui m'ont marqué. Et puis je suis presque tout le temps seul chez moi, à ne parler à personne. Et comme ça fait des années que ça dure, ça a déteint, on va dire. M'a marqué. Il y a eu des dégâts. Je sens bien que j'ai du mal à retrouver une certaine spontanéité. L'un d'eux, à un moment, m'a regardé dans les yeux et m'a dit "t'as l'air d'un brave mec", ça m'a fait drôle, j'avais l'impression qu'il lisait ma fragilité sur mon visage. Le batteur m'a massé les épaules et il a dit "tu es raide comme du bois". Ben oui, cervicalgies, dorsalgies... Le corps traduit la souffrance intérieure.

     

    En fait, aussi loin que je me souvienne, ma vie a toujours été dure : on m'a mis à l'écart, ostracisé, maltraité, humilié... J'étais petit, pas costaud, pas sûr de moi, rêveur... Et sans doute différent. En quoi ? Rien de spectaculaire. Mais j'ai fini par piger que je devais être HP. Je suis tombé par hasard sur un bouquin qui en parlait, je me suis reconnu sur des items assez spéciaux. En me disant : tiens, il y a donc des gens qui font ça, eux aussi ?


    Haut potentiel, je vous dirais, je ne suis pas sûr, et je ne me suis jamais fait tester. Les étiquettes, hein... Tout ça m'est assez égal. Et puis, je n'ai pas les moyens, du tout, de faire des tests. Je touche une pension dérisoire et je survis à peine. Hypersensible, ça, aucun doute. A vif. Atypique ? Oui, aucun doute non plus. Mais il y a toujours pire, je ne me prends pas pour un cas. Asperger ? J'ai des choses qui ressemblent à ça, mais pas aussi radicales. Créateur ? Voilà bien la seule chose dont je sois certain, à fond : écriture, arts plastiques, informatique graphique, musique...

    Bref, je continue :

     


    Ils rigolaient, détendus, sympa. Et moi, je n'arrivais pas à m'impliquer, à réagir en temps réel. J'étais comme un observateur en retrait, mais malgré moi. Observant mon propre retrait, en fait.


    Je suis bien conscient du fait que je sois marqué par mon passé, ma solitude exacerbée, etc. Avant de réussir à monter cette formation, j'étais presque toujours seul chez moi, à ne voir personne. Je n'avais que la musique à partager, mais fallait-il encore trouver des gens qui aient envie de la même chose que moi. Pas question, pour moi, d'aller jouer n'importe quoi, "pop rock", variétés, reggae, rock à textes, etc. Musicalement, ça ne m'intéresse pas du tout.


    Mon passé, je ne souhaite pas en parler. Il faudra me croire sur parole : je reviens de très loin.


    Bon, indépendamment de ça, j'ai du mal à m'exprimer spontanément. Je suis anxieux et puis, je suis tellement, tellement concentré, à fond sur la musique, tellement rigoureux dans ma démarche... Et puis, je manque de bases théoriques, notamment sur l'harmonie. J'en ai, mais je ne m'en sers pas : ça me ralentirait. Dans ma tête, ça fuse. Si je me sers de la théorie, ça devient intellectuel, presque abstrait. J'ai besoin de jouer, d'écouter, d'expérimenter.

    En fait, je crois qu'ils ont pigé que je suis sympa, c'est juste que j'ai du mal à atterrir, quoi. Sur le plan humain, jouer en groupe me fera un bien énorme - indépendamment des bénéfices en termes purement musicaux. Ils ont vu aussi qu'il y a des moments où je m'affole en jouant, m'ont dit de me détendre. Je sais, je sais... J'espère que ça viendra. Je leur ai dit que j'avais été recalé dans une école de musique, rien qu'à cause de ça : ce jour-là, je tremblais tellement que je n'avais pas pu jouer du tout. Mais c'était il y a presque deux ans, maintenant je suis mieux : d'avoir joué avec des gens entre temps, ça m'a fait du bien, j'ai gagné en assurance. Et puis, il y a le travail chez moi : j'ai trouvé les bonnes méthodes pour bosser, ça m'a fait du bien. J'ai travaillé presque uniquement ça, l'improvisation.

    C'est drôle, quand j'ai été recalé, je ne me sentais pas spécialement nerveux. J'avais préparé un standard de jazz ("Days of wine and roses", Henry Mancini), que je joue assez bien, et non, je ne me sentais pas angoissé. C'est venu d'un coup, et je tremblais tellement que je pouvais plus du tout maintenir mes mains sur le clavier.  Surtout la droite. 


    Bon, donc, répétition avec des musiciens, vendredi. Au sortir de cette seconde rencontre, je me rends compte que si j'ai ces difficultés, dans le relationnel, dans la musique aussi, c'est que très probablement, ce que j'ai lu sur le Haut Potentiel, les Zèbres, tutti quanti, est vrai. Et que oui, je dois faire partie de cette population. N'importe comment, j'ai lu un bouquin ou deux, et j'étais frappé de retrouver des traits qui sont chez moi, des façons de fonctionner, etc. Il y a mêmes des aspects, me concernant, qui m'évoquent nettement Asperger. Bref, ceci expliquerait cela. Et même d'autres facettes de ma vie, et notamment mon passé.

    Le fait est que nous sommes dans un monde très normatif. Et si vous ne correspondez pas, on vous le fait payer très cher. Je l'ai vérifié toute ma vie, d'abondance. 

    Enfin, j'espère que je réussirai à tirer quelque chose de moi. C'est vrai que lorsque on gamberge trop, on perd en spontanéité. Et je comprends à présent pourquoi j'ai tant de mal à jouer sur un instrument de musique. Et, inversement, comment le fait de m'accrocher, persévérer, et pratiquer quand même, peut m'apporter quelque chose et m'aider à dépasser tout ça. Enfin, à ne plus stagner tel quel, déjà. Et faire du bien dans la tête.


    Alors oui, la musique, techniquement, c'est difficile. Et le piano, ça demande pas mal de choses, notamment l'indépendance des deux mains... Cela dit, pas trop pour le jazz : c'est quand même nettement moins compliqué que le classique. Par contre, il faut savoir improviser, et puis si on commence à jouer des block chords à la main droite, là il faut des solides connaissances en harmonie. Et enchaîner des accords à un rythme assez rapide. 

    Mais indépendamment de la technique, pour jouer il faut savoir se mettre en roue libre. Lâcher prise. Ne pas trop gamberger. Sinon, on n'arrive plus à rien : c'est l'histoire du mille pattes qui ne peut plus à marcher car il se pose trop de questions.


    Et moi je constate, des années, des décennies après, que si finalement j'ai eu un mal de chien à jouer, c'est à cause de ça, je crois : l'hésitation, la gamberge, le manque de confiance en soi... La fixette, l'idée que jamais je ne pourrais jouer, que le piano c'était sans doute "trop beau pour moi"... Heureusement que j'ai vu un psy, qui a réussi à me faire comprendre que tout ça, c'était moi qui le créais, dans ma petite tête. Mieux vaut tard que jamais, n'est-ce pas ?

    La gamberge peut tuer le fait de jouer. Mais, inversement, réussir à jouer, même un peu, ça tue la gamberge. Il n'y a pas de place pour les deux en même temps. Jouer peut être une forme de méditation de pleine conscience, ça peut rejoindre le yoga, qui, justement, met en place des procédures pour stopper la gamberge. Cela rejoint ce que disait Christian Vander : "arrête de parler, joue" ! Il faut court-circuiter le mental. Mais si le mental prend le dessus, alors c'est lui qui court-circuite tout. 


    Quelque part, on dirait que j'ai enfin trouvé le biais pour sortir de ma stase, ne plus rester coincé. J'espère vraiment que ça va marcher, et la présence de comparses m'oblige à me tenir à ce que j'ai initié. Et m'encourage, aussi.

    Souhaitez-moi d'y arriver.

    Voilà, je partage tout ça avec vous, avec mes expressions, ma façon d'être, faussement relâchée... Je ne sais pas ce que ça vaut. Je viens à peine d'atterrir, là. Vos éclairages m'intéressent sur les rapports entre difficultés musicales ou dyspraxies diverses, phobie sociale ou inhibition, timidité… Et douance. Je vous demande votre indulgence. Tout ça est si nouveau pour moi.


    Au plaisir de vous lire,

     

     

     

     

     

     

     


    Ce message a été modifié par georges morel le 28 juin 2021 10:13:32 CEST
  • Sophie DE MESLON
    • 7 message(s)
    4 juillet 2021 20:30:27 CEST

    Bonjour Georges,

    Votre texte m'a beaucoup émue.

    Je me retrouve dans pas mal de choses que vous décrivez, même si je pense ne pas être "HP", comme vous dites, que j'ai moins de problèmes dans le relationnel que vous. Mais je comprends très bien, parce que je suis passée un peu par là. Maintenant, j'ai l'impression d'avoir passé un cap, je vis une nouvelle vie. Je crois beaucoup aux bienfaits du temps qui passe. Personnellement, je ne sais pas pourquoi, c'est à 50 ans (que j'ai eus l'an dernier) que tout s'est débloqué dans ma tête. Et je me suis jetée dans la musique que j'avais abandonnée depuis plus de 15 ans. Et tout s'enchaîne, depuis, tout devient naturel, clair, léger, je me sens heureuse de vivre, alors que tout me semblait impossible autrefois.

    Bref, j'espère pour vous le meilleur, bien sûr. Vous allez voir, les nuages vont partir petit à petit. Le tout, est, en effet, d'éviter de "gamberger" ! (facile à dire, je sais).

    Bon courage.

  • georges morel
    • 21 message(s)
    4 juillet 2021 20:46:52 CEST

    Hello,

    Oui, je ne sais plus si je l'ai dit ou pas, mais HP, je ne l'ai jamais fait tester et ça m'est égal. Qu'on me le confirme ou pas, ne changera rien à mon vécu, dans ce qu'il a de positif ou négatif.

    Reprendre après 15 ans d'arrêt ? Là, ça fait fort. Bravo pour le courage !

    Moi, j'ai des gros problèmes par rapport au piano, j'ai pensé longtemps que je ne pourrais pas en jouer. Il m'a vraiment fallu de l'aide pour que j'ose m'y remettre.

    Le problème aussi, c'est que je suis seul presque tout le temps. Et du coup, on se démotive, décourage, on gamberge... C'est un peu naturel, quand on est entre quatre murs et qu'on n'a pas ou peu de contacts sociaux. J'ai bien ma compagne, mais on ne vit pas ensemble et elle est constamment sous pression, elle mène un peu une vie de dingue.

    Pour l'instant, faut que je tienne le cap.

    A suivre et encore merci... Et j'espère pouvoir lire d'autres témoignages sur cette intéressante question de jouer / mentaliser. Gamberger ou pas... HP, qui se sent concerné, et à quel titre... Et quel lien avec la musique...

    Tout ça, quoi.

     

     

  • Erez Feld
    • 4 message(s)
    7 juillet 2021 16:48:56 CEST

    Salut cher Georges.

    Après avoir du m'éloigner de ma profession musicale ( raisons personnelles ) pendant 20 ans, et bien " J'AI REPRIS MA VIE " d'avant, et ma vie quotidienne s'en est embellie. Attention cela ne veut pas dire que tout est ok non stop, car il faut lutter et faire face aux dégonflements que nous avons nous créateurs avec nous mêmes pour arriver à accomplir nos rêves ( surtout que moi aussi je suis, comme vous, chaque jour, seul ). Mais cette vie de lutte artistique est CELLE que je veux ! Et ca, même si c'est difficile, c'est en tout cas moins pénible que cette période où je n'étais plus musicien, ca c'était pour moi le comble de l'horreur !

    Et au fait oui, les HP, hypersensibles et HPE, sont des gens qui pensent autrement, et les autres le sentent, alors pas besoin de vous inquiéter de cela, rester juste qui vous êtes c'est parfait ! ( je suis aussi HPE )

    voilà courage à vous

    vous y arriverez


    Ce message a été modifié par Erez Feld le 12 juillet 2021 01:35:59 CEST
  • Sophie DE MESLON
    • 7 message(s)
    7 juillet 2021 20:52:08 CEST

    Bonsoir,

    C'est drôle, les musiciens se ressemblent, il doit y avoir un gène, un 'truc" dans notre ADN qui fait que...

    Je me retrouve également dans le témoignage de Erez. Même si je suis loin d'être sans doute aussi douée, je ne compose pas (mais j'aurais aimé !), je n'écris plus (mais j'ai beaucoup écrit !). Moi, c'est plutôt interpréter qui me plaît, car je dois être trop timide pour me lancer dans la création. Alors je danse et je pianote. Quand j'ai le temps, malheureusement j'en ai peu en ce moment. Mais je suis d'accord, il faut suivre son instinct, se laisser aller à ce qu'on aime. Pour finir par s'aimer soi-même, enfin.

    Bonne soirée.

  • Erez Feld
    • 4 message(s)
    8 juillet 2021 00:30:16 CEST

    En effet, aimer : la musique n'apporte que de l'amour, c'est là tout le secret !

  • Sophie DE MESLON
    • 7 message(s)
    8 juillet 2021 20:06:59 CEST

    De l'amour... et de la richesse ! Intérieure (je veux dire "personnelle") et pour autrui, quand on peut partager. Avec des gens qui aiment, évidemment.

    Bonne soirée à tous.

  • georges morel
    • 21 message(s)
    8 juillet 2021 21:39:00 CEST

    Hello,

    Oui, une richesse intérieure.

    En ce qui me concerne, j'ai remarqué avoir beaucoup d'aptitudes dans les domaines où on peut prendre son temps, peaufiner. Que ce soit écrire des romans (mais je ne donnerai pas de titres, je tiens à mon anonymat), créer des objets en terre cuite, ou les arts plastiques en général... Créer des oeuvres via l'informatique graphique, ou composer via la MAO... Tout ça, c'est certes inspiration, mais ensuite, travail, précision, patience, acharnement (car très souvent, on tombe sur des pannes inexplicables, quand l'informatique est dans le coup)...

    Tout ça rejoint la gamberge.

    Par contre, jouer du piano, c'est une autre histoire : là, il ne faut plus se poser de questions, il faut y aller. Et rester dans le tempo !

    C'est pour ça que, très certainement, je me suis bien plus accompli dans le reste que là. Mais parfois, il faut aller précisément où on a des difficultés, pour triompher à la fois, concrètement, de celles-ci, extérieures, et des autres, qui sont incalculables, inexplicables, nébuleuses mais pourtant, que nous portons en nous...

    Non ?