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Itzhak Perlman : un charme envoûtant


Le grand violoniste a effectué un retour triomphal après huit ans d’absence des scènes parisiennes

Rien de tel qu’un récital de violon pour retrouver à l’état naturel les vertus du chant – malheureux pianistes, qui doivent passer par toutes sortes de stratagèmes pour créer l’illusion. Et qui mieux pour cela que son représentant le plus célèbre ? Itzhak Perlman n’était plus venu jouer à Paris depuis 2007. L’attente est énorme dans une Philharmonie pleine à craquer, qui bruisse d’une excitation palpable. La porte s’ouvre : l’artiste de soixante-dix ans, vêtu d’une chemise traditionnelle chinoise mauve, arrive rapidement sur scène sur son fauteuil roulant électrique - une poliomyélite l’a privé à l’âge de quatre ans de l’usage de ses jambes. La ferveur de l’accueil du public est frappante. Aucun soliste ou chef en exercice - mettons les chanteurs à part - n’a eu droit ans dans mon souvenir à des applaudissements aussi longs avant même qu’une seule note n’ai retentie. Voilà qui renseigne sur le prestige du musicien.

Le programme débute par la Suite italienne de Stravinsky, sur des thèmes de Pulcinella. Concentration du geste et engagement permanent créent de suite une forme de fascination. L’auditeur est rivé à ce son ensorcelant, sans possibilité d’en sortir. Voilà ce qui probablement s’appelle l’aura. Plat de résistance, la Sonate de César Franck est une grande œuvre romantique où règne le principe cyclique cher au compositeur. Et une partition dotée d’une partie pianistique d’ampleur. C’est ici que le bât blesse quelque peu. Rohan De Silva, qui accompagne désormais Perlman en lieu et place de Bruno Canino, est un instrumentiste solide, consciencieux, précis, mais qui ne délivre pas le grand souffle attendu. Par sa manière de donner vie à une matière en apparence modeste, sa capacité à caractériser chaque ambiance, par la fraîcheur de son lyrisme, le violoniste apparaît à son meilleur dans la  Sonatine de Dvorak.

Phrasés savoureux

Selon son habitude, le musicien annonce la suite du programme sur scène : une farandole de miniatures où il n’a pas son pareil. Il arrive avec une impressionnante liasse de partitions et annonce, de sa voix bien timbrée, qu’il a sous les yeux la liste de toutes les pièces qu’il a données à Paris depuis 1912 ! Rires dans la salle. Faisant mine d’hésiter, il jette son dévolu sur l’Andantino de Kreisler dans le style de Martini (mort avec des problèmes de foie d’après notre soliste fantaisiste). La Marche miniature viennoise du même compositeur autrichien est géniale de chic, d’esprit tout simplement. Saveur des phrasés, chaleur de la sonorité : trois minutes de bonheur absolu. L’intonation parfois imparfaite du redoutable Presto de Poulenc est compensée par une énergie implacable. Après l’extrait de la Liste de Schindler de John Williams, Perlman dédie la Danse hongroise n°1 à Yehudi Menuhin, rappelant qu’il est l’heureux possesseur du Soil, le légendaire stradivarius qui appartenait auparavant au violoniste dont on fête le centenaire cette année. Un Brahms d’une verve, d’une profondeur de son, d’une expressivité envoutante.

Fin du programme officiel et standing ovation. En guise de bis, l’artiste joue la Berceuse de Fauré puis la Ronde des lutins de Bazzini, pièce qui accumule les pires difficultés imaginables. Perlman n’a certes plus tout à fait la précision démoniaque qu’il possédait il y a vingt-cinq ans mais son abattage, son incroyable souplesse, ces suraigus irréels montrent qu’il demeure, à un âge où beaucoup ont déposé l’archet, un magnifique virtuose. Conscient de l’exploit, le public explose en une immense clameur. Le musicien fait comprendre qu’il est temps pour lui de reprendre des forces – sans doute dans un de ces grands restaurants dont il raffole. Un concert de toute beauté.

Bertrand Boissard

Itzhak Perlman (violon), Rohan De Silva (piano), Paris, Philharmonie, le 7 avril 2016.

Photo © Bertrand Boissard

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