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Lucas Debargue : le piano hanté


Le pianiste français a donné un récital d'anthologie à la fondation Louis Vuitton

Visiblement en forme, Lucas Debargue arrive prestement (et même au pas de course au moment des bis) sur scène. Quel contraste avec son allure quasi spectrale lors du concert à la Salle Cortot (dont la matière a donné lieu à son premier disque chez Sony) ! La performance est également d'un autre acabit. Ses sonates de Scarlatti convainquent cette fois-ci totalement. L’approche reste la même mais une légère détente ici, un dosage autre là, fait toute la différence. Les pièces du puzzle se mettent en place : la musique peut alors se déployer sans contrainte. On passe ainsi d’un ballet imaginaire d’une grâce infinie à la verve la plus ardente, avec la même sensation de création dans l’instant.

Dans Gaspard de la Nuit, on retrouve le musicien hanté du Concours Tchaikovski de Moscou et du récital au Mariinski de Saint-Pétersbourg quelques jours plus tard. Dans une chorégraphie fantasmagorique (le geste fulgurant des bras, fusant vers l’arrière, à l'arraché), le pianiste, metteur en scène inspiré d’un théâtre du merveilleux et de l’horreur, livre une interprétation finement ciselée, d'un pouvoir émotionnel dévastateur et d’une grande intelligence. Les éclairs maléfiques se mêlent aux remugles de quelque inframonde, la séduction vénéneuse aux teintes les plus blafardes. Les accords fortissimos du Gibet n’ont plus la dureté qui avait pu nous heurter lors d'exécutions antérieures, tandis que Scarbo, fabuleux de maîtrise instrumentale et de panache, nous emporte dans un maelström cauchemardesque.

Souveraine aisance

A peine dix minutes pour reprendre son souffle, et l’artiste de vingt-cinq ans joue en deuxième partie la Sonate de Liszt. On a du mal à croire qu’il la présentait pour la première fois en public, tant l'achèvement de la conception et de la réalisation éclate à chaque instant. Sa virtuosité fait fi des innombrables chausse-trappes de l’œuvre-monde, la tension ne se relâche jamais : l’auditeur est happé d’un bout à l’autre. Que ce soit dans les moments de pure élégie ou la furia la plus méphistophélique, Lucas Debargue fait preuve d’une souveraine aisance, nous entrainant dans une fresque d’une incroyable densité. En bis, il joue la Barcarolle n°1 de Fauré avec une fraicheur de ton qui offre un contraste bienvenu avec les enfers précédemment entrevus. Le standard de jazz Just you, just me achève de mettre le feu à la salle. On rallume les lumières mais le public continue d’applaudir.

Lucas Debargue n’est pas un des meilleurs espoirs du piano mondial dont il faudrait attendre on ne sait quel mûrissement mais, d'ores et déjà, un artiste de toute première importance. On attend maintenant avec impatience quelques unes des œuvres qu’il va bientôt jouer en public : Concerto en sol de Ravel, Sonate D 784 de Schubert, Sonate n°2 de Szymanowski... La musique de chambre n’est pas oubliée : il s’apprête à partir en tournée à Tokyo, Shanghai et Séoul (Sonates pour violon et piano de Ravel, Franck et Chostakovitch) avec rien moins que Gidon Kremer, qui avait demandé à le rencontrer sur Paris et qui, comme tant d'autres, a été fasciné par le musicien.

Bertrand Boissard

Lire notre interview de Lucas Debargue


Lucas Debargue, récital à la Fondation Louis Vuitton, Paris, le 24 mars 2016. CD Scarlatti, Chopin, Liszt, Ravel, Schubert, Grieg, Scarlatti/Debargue (Sony Classical). 

Photo : Lucas Debargue le 24 mars à la Fondation Vuitton.

 

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