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Le Rachmaninov diabolique d’Andreï Korobeinikov


Il est des concerts dont on n’attend pas forcément monts et merveilles et qui, in fine, se révèlent absolument superbes. Ce fut le cas de celui donné par l’Orchestre de Paris dirigé par Yutaka Sado. Le programme russe débute avec Pierre et le Loup de Prokofiev. Comme tant d’autres auditeurs, j’ai été bercé dans ma jeunesse par cette œuvre célébrissime mais, rangée au magasin des accessoires, je ne l’avais plus écoutée depuis – sauf dans l’étonnant arrangement pour piano signé Tatiana Nikolayeva. D’ailleurs, cette partition ne hante pas particulièrement les salles de concert : l’Orchestre de Paris ne l’a jouée que deux fois dans son histoire, la dernière il y a trente ans, avec Rostropovitch et Lambert Wilson en récitant. Dans l’interprétation délicieuse du chef japonais, et grâce à la fine caractérisation des personnages du conte imprimée par les solistes, la réentendre s’apparente à une cure de jouvence. Et une évidence : Prokofiev est bien un des mélodistes majeurs du XXe siècle. Quant à la récitante Agnès Jaoui, elle a le mérite de rester sobre.

Le moment fort est l’exécution d’Andreï Korobeinikov de la Rapsodie sur un thème de Paganini de Rachmaninov. Je n’ai pas le souvenir d’en avoir entendu en public d’aussi démoniaque, précise et habitée. Très bien soutenu par une direction d’une foisonnante énergie, le soliste fait montre d’un engagement physique stupéfiant. C’est comme si le légendaire virtuose italien avait pris, le temps d’un concert, possession du corps du pianiste russe. Quel lyrisme éperdu aussi dans la 18e variation ! En bis, un survolté Prélude op. 23 n°5, à la section centrale délicatement expressive.

Encore plus réussi que Petrouchka la saison dernière, la suite de l'Oiseau de feu (version 1919) – précédée d’un Feu d’artifice éblouissant comme il se doit – confirme les accointances du chef avec la musique de Stravinski. Sens des atmosphères – Berceuse immatérielle -, équilibre des masses sonores, rutilance de tous les pupitres : l’interprétation de Yutaka Sado et de musiciens au mieux de leur forme provoque les acclamations de spectateurs venus en nombre et particulièrement chaleureux. La greffe entre l’orchestre et la Philharmonie a décidément pris. Il faut maintenant espérer que l’engouement de ces nouveaux publics perdure dans le temps.

Une grande soirée de l’Orchestre de Paris.

Bertrand Boissard

Orchestre de Paris, Yutaka Sado (direction), Andreï Korobeinikov (piano). Philharmonie de Paris, le 17 mars 2016.

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