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La folle semaine du piano


Paris, capitale du clavier ? Il y a des moments où on ne serait pas loin de le penser. Cinq représentants d’une génération en or, âgés de 20 à 28 ans, s’y sont succédé : Trifonov a déçu, Moog ébloui, Geniusas confirmé, Li s’est affirmé comme une bête de scène et Gasparian un artiste à suivre.

 

Lukas Geniusas (Médaille d’argent des concours Chopin et Tchaikovsky) ouvre les hostilités dans une salle Gaveau bien remplie. Splendide programme : après la rare Sonate n°5 de Beethoven en amuse-bouche, il empoigne le premier opus de Brahms, seule manière de faire vivre cette sonate qui peut devenir un pensum sous des doigts plus gourds. Le résultat est exemplaire de densité altière, de véhémence contrôlée. On lui sait gré d’avoir joué les 3 Burlesques de Bartok, compositeur que les pianistes ignorent trop. Elles respirent la franchise la plus décapante et un humour délicieusement corsé. L’artiste russo-lituanien interprète enfin Prokofiev (Sonate n°7) avec noblesse, sans vaine démonstration. Les moyens sont là, formidables, cependant toujours au service d’une vision claire et richement détaillée - le Precipitato bénéficie d’une palette de nuances et de modes d’attaques variés.

Programme également consistant pour Joseph Moog, tout juste 28 ans. Il débute par les Variations Eroica de Beethoven : interprétation monumentale, construction grandiose, polie dans le marbre le plus solide. S’épanchant peu, direct, son Chopin n’est pas celui de tout le monde. On note de beaux phrasés murmurés dans le développement de l’Allegro maestoso de la Sonate n°3, de la distance dans le 3e mouvement - notre gout personnel nous porte vers un crescendo plus affirmé et large. Le final, rapide, étourdit par les prises de risque (rappelant celles de son Gaspard de la nuit, il y a deux ans, déjà au Louvre), sa liberté - les basses ajoutées, tels certains virtuoses du début du XXe siècle que Moog admire tant.

Mais le choc, on l’a ressenti à l’écoute de la mal aimée Grande Sonate de Tchaikovsky : emportée dans ce tourbillon insensé, elle devient une manière de chef d’œuvre – en dépit d’un premier mouvement redondant. Quel sens de l’alliage des timbres chez l’interprète allemand ! Par un usage particulièrement raffiné de la pédale, il arrive à faire sonner les triples forte sans la moindre dureté, les accords irradiant tels de gigantesques éventails colorés. C’est somptueux. En bis, la Pastorale de Scarlatti/Tausig et En avril à Paris de Charles Trenet arrangé par Alexis Weissenberg (alias Mr Nobody, ainsi signait-il, en toute discrétion, ces petits bijoux) nous ramènent vers ces gourmandises qu’affectionne aussi Moog. Qu’il joue avec tact et brillance.

Pouvait-on rêver plus beau contraste que, quelques heures plus tard, le piano plus volontiers exubérant, et tout aussi faramineux, de George Li, américain d’origine chinoise qui a reçu le 2e Prix du dernier concours Tchaikovsky. S’appuyant sur un engagement physique et des facilités déconcertantes, il évite tout mauvais goût : la Valse de Ravel est tenue et ne ressemble pas au numéro de cirque que nous assènent nombre de pianistes. Sa force de conviction fait passer les longueurs des Variations Corelli de Rachmaninov et il insuffle une énergie toute adolescente aux 32 Variations en ut mineur de Beethoven. Littéralement dévorée par cette bête de scène, la Rapsodie hongroise n°2 de Liszt confine au délire. Ce petit bonhomme, qui trouve on ne sait où toutes ces ressources, dédie un bis à la mémoire de Pierre Boulez. On ignore si le musicien aurait été heureux de la page choisie – la 3e Consolation de Liszt – mais l’attention est délicate.

Déception par contre avec Daniil Trifonov à Radio-France dans le Concerto n°2 de Prokofiev. Il reste un grand pianiste, capable de fulgurances, mais il englue de plus en plus – on l’avait  déjà remarqué – son discours de maniérismes. Les idées partent dans tous les sens, sans vraie cohérence. Le virtuose russe adopte des tempos peu justifiables – la lenteur affectée du volet initial – et se complait dans un narcissisme embarrassant. A force d’entendre dire qu’il est le génie de sa génération, il semble décidé à nous en administrer constamment la preuve. James Conlon a bien du mérite à tenter de suivre un musicien qui, ce soir-là, s’est fourvoyé.

Agé de vingt ans, vainqueur du concours de Brême, Jean-Paul Gasparian n’a pas paru toujours très à l’aise dans les 24 Préludes de Chopin, trop constamment envisagés sous un jour intimiste : de belle nuances pianissimos mais un certain manque d’engagement dans les moments passionnés ou épiques (8e, 16e). Changement de braquet dans la deuxième partie. Cette fois-ci, il convainc pleinement dans les Etudes-tableaux op. 39 de Rachmaninov, très maitrisées. Il pénètre le texte avec bonheur, mettant en valeur des passages généralement survolés. Après une mazurka de Chopin joliment intériorisée, le pianiste dédie lui aussi un bis à Pierre Boulez. Et quel bis : le premier mouvement de la 1ère Sonate, exécuté par cœur ! Impressionnant et parfaitement en situation, dans cette fondation Louis Vuitton construite par Franck Gehry, lequel a connu le compositeur. Le public, enthousiaste, aura ensuite droit à Mouvement de Debussy, joué avec tout le raffinement souhaitable et Jeux de doubles (2001) de Thierry Escaich. Un fin musicien qui, ce soir, a brillé dans la musique des XXe et XXIe siècles.

 

Bertrand Boissard

 

Lukas Geniusas, Salle Gaveau, Paris, le 11 janvier 2016 : Beethoven, Brahms, Bartok, Prokofiev. Joseph Moog, Auditorium du Louvre, Paris,  le 13 janvier : Beethoven, Chopin, Tchaikovsky. George Li, Auditorium du Louvre, le 13 janvier : Beethoven Rachmaninov, Ravel, Liszt. Daniil Trifonov, Orchestre National de France, James Conlon (dir.), Maison de la Radio, Paris, le 14 janvier : Varèse, Prokofiev, Dvorak. Jean-Paul Gasparian, Fondation Louis Vuitton, Paris, le 15 janvier : Chopin, Rachmaninov.

Photo : Joseph Moog ©Tommy Mardo.

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