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Coffret Richter : la cyclothymie élevée au rang des beaux-arts


Dans quelques heures, l’année Richter (1915-1997) prendra fin et laissera la place aux commémorations du centenaire d’Emil Gilels (1916-1985) – qui ont bien commencé avec la parution d’une somme reprenant la totalité des disques parus chez Deutsche Grammophon. L’occasion de revenir sur le coffret incluant tous les enregistrements Decca, Philips et DG, les deux autres « boîtes » concurrentes n’étant pas sans poser quelques problèmes : le coffret Sony se voit affublé, pour partie,  de prises de son très médiocres ; quant à l’édition en série limitée (1000 exemplaires) signée Melodiya, elle se trouve difficilement, et quand on peut mettre la main dessus, c’est à prix d’or (entre 350 et 450 euros).

Après avoir traversé les méandres du coffret Universal - qui comprend des témoignages allant de 1956 à 1992 - que retient-on finalement de ce musicien dont on a déjà tout dit ? Avant tout les multiples visages d’un artiste insaisissable. Une galerie de masques, passant par les sentiments les plus opposés, de la joie la plus survoltée à l’abattement sans appel. Sviatoslav Richter est le pianiste qui a élevé la cyclothymie au rang des beaux-arts.

On retrouve avec un plaisir absolu quelques grands classiques du disque, tels le plus beau Concerto n°2 de Rachmaninov du monde et six fabuleux Préludes, les Schumann hallucinés de 1956 à Prague (Fantasiestücke, Scènes de la forêt)… Les Estampes de Debussy, qui sentent le souffre, et des extraits incomparables des Vision fugitives de Prokofiev font partie de la fameuse tournée italienne de 1962. Il devait faire un froid de canard à Florence en ce mois de novembre, le public toussant à qui mieux mieux  (dont un malappris à trente centimètres du micro) : il n’empêche que les cinq Préludes et fugues du Clavier bien tempéré de Bach et l’Allegretto de Schubert sont des merveilles. Un Nocturne - et un seul - de Chopin : un prodige de vitalité ailée, comme à chaque fois que le musicien abordait (trop rarement) cette forme emblématique du compositeur polonais. Relevons aussi les 9e et 11e sonates de Beethoven (1963, Paris), qu’il élève à la dimension de temples grecs. Et des sonates de Mozart sublimes ! On ne peut pas tout citer.  

A partir de 1988 environ, les exécutions s’avèrent plus contestables. Le jeu devient moins sûr et parfois empesé. A cet égard, on n’aurait jamais dû publier ces Variations Paganini de Brahms, qui confinent au naufrage. Mais, même dans les dernières années, se niche régulièrement un moment de grâce. Enfin, n’oublions pas, entre autres, les collaborations avec Rostropovitch et le quatuor Borodine, les cessions de Lieder avec Schreier et Fischer-Dieskau, les extraordinaires duos issus de la BBC avec Britten (Schubert, Debussy, Mozart)... Beaucoup de très grands Richter sont ailleurs. Mais tel quel, ce coffret contient un nombre de pépites à faire tourner la tête et offre un portrait équilibré et juste d’un musicien capital du XXe siècle. Indispensable.

Bertrand Boissard

Sviatoslav Richter : Complete Decca, Philips and DG recordings (un coffret de 51 CD).

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