Accueil Piano News » Concerts » Compte-rendus » Martha Argerich : un immatériel 3e Concerto de Prokofiev à la Philharmonie de Paris

Martha Argerich : un immatériel 3e Concerto de Prokofiev à la Philharmonie de Paris


Depuis combien de temps Martha Argerich n’avait-elle pas joué le Concerto n°3 de Prokofiev ? Plus de quatre ans, nous dit-on. Curieux, il nous semblait que c’était avant-hier, tant cette œuvre lui colle à la peau, depuis son enregistrement avec Claudio Abbado - auquel le concert rendait hommage - en 1967. Après une prise de parole (la soirée était au profit de l’Institut Curie) que les huiles ont eu le bon goût d’abréger, place à la légende du piano. La diablesse a pris les habits d’un ange. Non pas que son jeu fût exempt de bravoure, loin de là. Cependant, ce qui a vraiment marqué dans son interprétation, c’est sa capacité à l’immatérialité. Rarement on aura entendu jeu aussi aérien, concerto envisagé de manière si onirique.

C’est ce qui sidère le plus : ce toucher d’une finesse digne d’une harpe céleste. Rien n’est frappé, aucune dureté dans les accords, y compris les plus sonores. Ah, le son de Martha Argerich ! Ces timbres bigarrés qui, par un usage raffiné des pédales, changent de teintes en l’espace d’un instant, ces zones mystérieuses qu’elle arrive à créer, entre rêve et réalité. En comparaison, l’accompagnement, carré, avait les pieds sur terre. En bis, après son numéro habituel, consistant à feindre de demander la permission au premier violon, elle joue la Sonate K. 141 de Scarlatti - la seule et unique à son répertoire, et un de ses chevaux de bataille - : un ballet vertigineux de notes répétées, lancé une seule et même coulée torrentielle de lyrisme.

En deuxième partie, la Symphonie n°5 de Mahler donne la mesure de la qualité des solistes de l’Orchestre du Festival de Lucerne – on reconnait notamment Wolfram Christ, alto solo du Philharmonique de Berlin pendant vingt ans, le violoncelliste Clemens Hagen, du quatuor du même nom – et du charisme d’Andris Nelsons. Le début, un des plus périlleux du répertoire - un solo de trompette à nu - est admirable. Tous les pupitres se couvrent de gloire. Dans le célèbre Adagietto, la harpe tisse sa toile – l’acoustique donne l’impression d’être assis à ses côtés, sans que cela ne provoque de déséquilibre avec les cordes – tandis que le premier violon Sebastian Breuninger (konzertmeister du Gewandhaus de Leipzig), avec ses faux airs de Paganini, se démène comme un beau diable.

Le chef letton possède une gestique très physique, une expression qui passe par le corps tout entier : le plus souvent penché, il va jusqu’à faire se courber en deux sa grande carcasse dans les passages les plus ténus, se rapprochant des violons en une tentative de symbiose. Le pupitre des vents - entre autres le grand flutiste Jacques Zoon - le suit des yeux avec une attention étonnante. Le finale explose d’une joie démesurée. Une fois n’est pas coutume, on a écouté d’un bout à l’autre avec plaisir cette symphonie, quand d’autres bras ne peuvent masquer ses baisses d’inspiration. Ovation méritée du public. Un concert qui restera dans les mémoires, et plus que cela, puisqu’il a été filmé en vue de la parution d’un DVD.

Bertrand Boissard

Martha Argerich (piano), Orchestre du Festival de Lucerne, Andris Nelsons. Philharmonie de Paris, le 9 novembre 2015.

0 commentaire