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On s'est trompé de piano : Behzod Abduraimov à Radio-France


On connait un certain nombre d’histoires où le pianiste s’aperçoit aux répétitions – voire au concert – qu’il s’est trompé de concerto. Souvenons-nous de la (trop belle ?) vidéo où Maria-Joao Pires, Oscar de la meilleure comédienne parmi les pianistes, passe par tous les états d’âme en réalisant sa méprise. La mésaventure qui est arrivée à Behzod Abduraimov à Paris, à la Maison de la Radio, n’est pas non plus banale. Pour les répétitions, le piano qu'on lui destinait était, selon ses dires, plat, sans couleurs, sans dynamiques. Tout juste un instrument apte à accompagner. On lui en a finalement trouvé un autre, d'une puissance convenant au costaud Concerto n°3 de Prokofiev. Le concert débute : il arrive sur scène, met ses mains sur le clavier, égrène les premières notes… Horreur ! On lui avait donné le piano qu’il avait sciemment écarté... Que faire ? Arrêter de jouer, réclamer le bon instrument ? Voilà qui est délicat. Après un moment d'hésitation - tout intérieur, les doigts n’ont jamais abdiqués -, il décide de poursuivre. The show must go on. Avouons qu’on reste admiratif de sa maîtrise de soi : il n’a rien laissé paraître de sa surprise. Néanmoins, après le premier mouvement, il a adressé quelques mots au chef, Vasily Petrenko, lui demandant de jouer moins fort, afin de mieux se faire entendre.

Les affres du concert

Voilà pourquoi le soliste a déployé un jeu très physique, se démenant comme un beau diable, essayant de sortir ce qu’il pouvait de ce bien pauvre instrument. Il est vrai qu’on a été étonné par sa "furie" au clavier, lui qui d'ordinaire reste avare de ses gestes (comme à Verbier cet été, dans la même œuvre). L’artiste ouzbek de vingt-cinq ans raconte cette histoire, inédite en ce qui le concerne, sur le ton de la plaisanterie, tout en se désolant quelque peu d'avoir eu un si malheureux outil entre les mains (les notes détimbrées dans le dernier mouvement s'expliquent évidemment par, en quelque sorte, une surchauffe du moteur).

Et le concert dans tout cela ? L’excellent Vasily Petrenko entretient une relation privilégiée avec l’Orchestre Philharmonique de Radio-France. On se souvient de formidables 4e de Chostakovitch et 7e de Mahler les saisons dernières. Il dirige Ma Mère l’Oye de Ravel avec finesse et clarté. Dans l’acoustique assez analytique de l’Auditorium, on savoure les jeux de timbres enchanteurs, la présence soyeuse des cordes, le fruité plein de relief des vents. Behzod Abduraimov confirme qu’il est un des plus grands pianistes d’aujourd’hui, toutes générations confondues. Abattage sans narcissisme, vélocité mais aussi délicatesse et souplesse : une interprétation flamboyante, d’une précision diabolique du Concerto n°3 de Prokofiev. En dépit des circonstances évoquées, le virtuose offre généreusement un bis : une stupéfiante Campanella de Liszt (à écouter ci-dessous), d’une audace et d’une lisibilité constantes. Les trilles se développent dans une échelle de nuances gigantesque, la sonorité restant toujours égale, malgré des changements de doigtés périlleux à cette vitesse. Les sauts de la fin, que tous les pianistes ratent, sont réalisés avec une absolue aisance, sans rallentandos intempestifs. Du grand art ! A l’entracte, la fougue élégante de Vasily Petrenko, son absence d’esbroufe, tirent le meilleur de la Symphonie n°1 de Rachmaninov, rendant ses longueurs presque attrayantes. On retrouvera Behzod Abduraimov le 8 février en récital salle Gaveau, dans la nouvelle série "l'âme du piano", créée par René Martin.

Bertrand Boissard

 

 

 

Paris, Auditorium de Radio-France, le 16 octobre 2015. Behzod Abduraimov (piano), Orchestre Philharmonique de Radio-France, Vasily Petrenko (dir.).

Photo : Behzod Abduraimov © Cristian Fatu

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