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Rémi Geniet ouvre brillamment la nouvelle série de piano de Gaveau


Plus belle acoustique parisienne pour le piano, la Salle Gaveau n’a pas le succès qu’elle mérite. La donne va sans doute changer. A l’heure où le Théâtre des Champs-Elysées propose moins de récitals en soirée qu’auparavant, où l’énorme Philharmonie fait la part belle aux virtuoses « bankable » et où, à l’autre spectre, la sympathique - et sonnant superbement - Salle Cortot met en valeur des musiciens d’une discrétion, pour certains, regrettable, la salle inaugurée en 1907 a une carte à jouer. En particulier depuis la fermeture de la toute proche Salle Pleyel, dont ne se sont toujours pas remis des mélomanes bouleversés dans leurs habitudes ancestrales.

Encore fallait-il un prince charmant capable de réveiller la belle endormie. Alors qu’il s’était bien juré de ne pas organiser de concerts à Paris, estimant l’offre déjà confortable, René Martin, fondateur du festival de la Roque d’Anthéron et de la Folle journée, a craqué devant ses atours, il est vrai très séduisants. Le tout sous le regard bienveillant de Chantal et Jean-Marie Fournier, qui règnent sur ses destinées depuis 1976. De cette rencontre est née L’Âme du piano, qui propose tout au long de la saison des rendez-vous avec certains des meilleurs musiciens du moment. Et parfois des plus rares. Ainsi Mikhaïl Pletnev, sorcier envoutant du clavier, se produira en concertos avec la Kremerata Baltica. Trente ans de moins mais tout aussi génial : Behzod Abduraimov, peut-être le plus stupéfiant pianiste de la génération 1990, riche en talents majeurs (ne pas le rater non plus dans le 3e concerto de Prokofiev le 16 octobre à Radio France). Ajoutons les noms de Lukas Geniusas, Luis Fernando Perez, Adam Laloum et David Kadouch – dans un Sacre du Printemps très attendu -, celui pour l’instant inconnu du vainqueur du Concours Chopin actuellement en cours, sans parler de l’obligatoire séance d’électrochocs délivrée par le docteur Pogorelich : du bien beau monde.

Dans une salle correctement remplie, et devant un aréopage d’agents, de directeurs artistiques, de journalistes et de pianistes (dont le désormais fameux Lucas Debargue), Rémi Geniet, vingt-trois ans, 2e Prix du concours Reine Elisabeth en 2013, ouvrait donc cette Âme du piano. S’il semble ailleurs lors de son arrivée sur scène, faune sorti de quelque mauvais rêve, c’est par contraste un artiste d’une présence pleine d’autorité qui attaque l’Ouverture de la Partita n°4 de Bach. Jeu remarquable de clarté (économie absolue de pédale), de justesse de phrasés, de méticulosité, sans que cette dernière ne morde exagérément dans la part de rêve (un onirisme passé au tamis de la raison) de l’Allemande. Et quelle autorité éblouissante dans la Gigue !

Chopin n’est pas tout à fait aussi indiscutable. Pourtant les mazurkas – le bouquet si poignant de l’opus 17 -, recèlent de nombreuses beautés et finesses. La Sonate n°3 se signale par un Largo tenu de main de maître, noble et profond, prenant son envol sur des basses d’une assise somptueuse. Le final commence trop fort - d’une manière générale, Rémi Geniet tend à écraser certains fortissimos et a parfois quelques difficultés à doser les progressions dynamiques. Une paille dans un champ de satisfactions, car les fulgurances abondent. Et il faut entendre avec quel brio il s’empare de Liebesleid et Liebesfreud de Kreisler/Rachmaninov, donnés en bis. Le piano, n’en déplaise à certains vieux barbons emmurés dans un sérieux précambrien, c’est aussi le plaisir d’une virtuosité décomplexée et exubérante qui, à ce point de maîtrise, confine au grand art. Les leçons avec Evgeni Koroliov ont payé.  Le jeune pianiste plein de grâce mais un peu timide entendu il y a quelques années s’est mué en un musicien prenant le clavier à bras le corps. Le public, enthousiaste, se voit récompensé par un ultime et splendide bis, le Scherzo de la Sonate n°2 de Beethoven. Un magnifique musicien.

 Bertrand Boissard

 Récital de Rémi Geniet, Paris, Salle Gaveau, le 6 octobre 2015.

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