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Jorge Luis Prats joue le concerto de Gershwin : les mille couleurs du piano


Jorge Luis Prats joue le concerto de Gershwin : les mille couleurs du piano

Une madeleine de Proust, un pianiste venu d’une autre planète, une marionnette quelque peu assoupie. Voilà les images que nous emporterons de ce concert de l’Orchestre de Paris, placé sous le signe du rythme et de la danse.

Les réminiscences, ce sont les Escales de Jacques Ibert. Leur premier volet, Rome-Palerme, fournissait le générique de l’émission musicale Prélude à la nuit, dans les années 80 : sur un thème très lyrique, enlevé par des violons expansifs, des nuages à la tombée du jour passaient en accéléré. A la transparence presque désincarnée des cordes – il est vrai en petit effectif –, on aurait préféré une direction de Yutaka Sado plus chaleureuse et sensuelle. Les deux autres parties (Tunis-Nefta et Valencia), du Ravel miniature mâtiné de souvenirs de Chabrier, relèvent d’un exotisme de carte postale, qui n’en demeure pas moins agréable. On a peine à croire que ce tryptique n’a jamais été exécuté auparavant par l’Orchestre de Paris.

Délicatesse et fracas

Après cette mise en bouche, place au plat de résistance, préparé par un ogre du piano, tout autant que fin gourmet du clavier. Jorge Luis Prats soulève de terre le concerto de Gershwin, avec un panache digne des artistes du début du XXe siècle. Ce virtuose, qu’aucun trait transcendant ne semble effrayer, sature le mouvement lent d’un luxe de couleurs, tend un arc de nuances pianissimos d’un velouté saisissant. Il répond aux acclamations du public avec bonhommie, jetant ici un regard malicieux, envoyant là des baisers. Trois bis – un nombre excessivement rare à l’issue d’un concerto – vont définitivement mettre le feu à la salle, dont Siempre Esta en mi Corazon et la Mazurka en glissandi d’Ernesto Lecuona, une « Tartine de beurre » à la cubaine. La souplesse avec laquelle il effectue ses doubles glissandi reste un mystère, de même que l’immense gamme dynamique qu’il déploie, de l’impalpable (et ô combien délicat) au tonitruant le plus dévastateur.

Au regard de ce moment de pur plaisir, Petrouchka laisse sur sa faim. Un peu absent – ou victime du jet-lag, dont on ne dit pas assez les effets néfastes sur les prestations des artistes –, Yutaka Sado ne donne pas le relief nécessaire aux passages les plus savoureux de la partition de Stravinsky, ni toute sa précision aux rouages de l’orchestration. Malgré le brio des musiciens de l’Orchestre de Paris, décidément au mieux de leur forme depuis l’ouverture de la Philharmonie, le vrai héros de la soirée fut bien Jorge Luis Prats, ce diable de pianiste.

Bertrand Boissard

Orchestre de Paris, Jorge Luis Prats (piano), Yutaka Sado. Philharmonie de Paris, le 3 juin 2015.

 

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