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Bruno Rigutto, les enregistrements Decca : finesse et mesure


Bruno Rigutto, un des meilleurs pianistes français de sa génération, fête cette année ses soixante-dix ans. L’occasion de revenir sur un coffret qui regroupe ses enregistrements effectués pour Decca entre 1968 et 1978. En dehors de nombreuses pages bien connues, on se réjouit de la présence de raretés, telle l’ardente Introduction et Allegro appassionato (Konzerstück) de Schumann. Sous les doigts de Rigutto, une riche sève la parcourt, d’autant que l’accompagnement de Kurt Masur avec l’Orchestre National de France libère toute sa force expressive. On apprécie aussi la fraîcheur vivifiante du jeu du soliste dans le trop ignoré concerto de Dvorak. Deux interprétations remarquables.

Rigutto ne manque pas de doigts, ni d’énergie. Quelle trépidante 1ère Méphisto Valse de Liszt ! Il conduit aussi sûrement la 10e Etude d’exécution transcendante (affublée d’un « remplissage » peu convaincant des octaves à son sommet expressif) et se joue des périls de la 7e sonate de Prokofiev.

 


Chopinien de grande classe

C’est sans doute dans Chopin que les aptitudes du pianiste se révèlent le mieux : frémissements de la partie centrale du Larghetto du 2e concerto, chant intérieur de la 4e Ballade se muant en épopée tragique, Fantaisie (2e version) habitée, marche funèbre de la 2e sonate parfaitement contrôlés en son trio - reprise avec ajout de basses, dans l’esprit de ce que faisait Rachmaninov. Effet garanti, sans théâtre excessif car Rigutto n’en fait jamais trop. Il reste un musicien de la mesure, du geste sûr. Peu fréquentées Polonaises n°8 et n°10 (de jeunesse), pleines de brio et auréolées d’un intense charme déclamatoire, valses décantées, teintées d’amertume : un chopinien de grande classe est aux commandes.

Et Schumann ? Des Variations Abegg d’une splendide clarté, de vibrantes Variations sur un thème de Clara Wieck, un finale du concerto placé sous le signe de l’autorité et de la franchise, l’emportent sur des Scènes d’enfant un peu engoncées. De même, on préfère au Ravel méticuleusement pondéré et distant de l’artiste une approche plus jaillissante. Des regrets pour finir : l’absence des pochettes d’origine et d’un texte plus développé et personnel au sujet du musicien ; l’utilisation pour cette édition des 33 tours et non des bandes masters – le son manque de pureté et de relief. Cela n’empêche pas l’intérêt de ces enregistrements. L’ancien disciple de Samson François s’y montre tout autant pianiste solide que fin artiste. On n’en déplore que davantage sa discrétion actuelle sur les scènes.

Bertrand Boissard

Bruno Rigutto : les Enregistrements Decca. Œuvres de Schumann, Dvorak, Tchaikovsky, Haydn, Chopin, Liszt, Prokofiev, Ravel. 8 CD.

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