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L’Orchestre de Paris joue Ravel : sortilèges à la Philharmonie


Un concert Ravel au triple intérêt, en dehors de la qualité intrinsèque des œuvres : l’Orchestre de Paris n’avait encore jamais joué l’Enfant et les Sortilèges ; le chef Esa-Pekka Salonen a peu fréquenté ce compositeur, au point de ne pas l’avoir documenté au disque (mais on se souvient d’un concerto en sol de belle allure par ce même orchestre et David Fray en 2011) ; enfin, quid du rendu sonore des voix. Mise en bouche généreuse : Ma Mère l’Oye, sous la forme du ballet intégral, permet de goûter la suavité et la magie des rares interludes. Pour ce qui est de l’interprétation du chef, nous sommes restés sur notre faim. Expressivité en retrait, volonté analytique louable mais ayant comme corollaire des solos (par ailleurs magnifiques, l’orchestre de Paris affichant une forme réjouissante) un peu « parasités » par l’accompagnement. Pris particulièrement lentement mais pas assez tenu, le Jardin féérique manque de tension.

Arithmétique folle

Après l’entracte, L’Enfant et les Sortilèges, ouvrage aussi irrésistible que bouleversant, emporte bien davantage l’adhésion. Dans cette fantaisie lyrique, il est question d’herbe mauve, de chien bleu. Colette fait parler les horloges, théière et tasse chinoise entament un fox-trot endiablé. Vigoureuse et souple, la direction du chef finlandais s’immisce avec bonheur dans ce monde enchanté, que ce soit dans les éclats d’une arithmétique devenue folle ou les murmures mystérieux de la nuit. L’absence de mise en scène ne gêne pas. Contrairement à nombre d’opéras, la musique de Ravel est suffisamment riche et parlante, elle campe si précisément et si splendidement la féérie, qu’elle se suffit à elle-même. De plus, un jeu de scène, certes minimaliste, instaure une certaine interaction entre les personnages.

La distribution est dominée par la performance éblouissante de Sabine Devieilhe. Dans les rôles du feu, du rossignol et de la princesse, sa virtuosité (suraigus surnaturels) et sa finesse font des miracles. Mention aussi à l’enfant sensible et véridique d’Hélène Hébrard, ainsi qu’à l’abattage comique de François Piolino, savoureux vieillard et rainette sautillante. Maîtrise de Paris et chœur de l’Orchestre de Paris sonnent superbement dans cet étonnant Nostromo (la salle évoque quelque vaisseau spatial futuriste), tant du point de vue des couleurs que de la présence. Par contre, les voix solistes, de notre place (cette fois-ci au parterre), si elles possèdent de l’ampleur, ont tendance à se brouiller jusqu’à devenir parfois incompréhensibles. L’Orchestre de Paris séduit par sa plénitude sonore, son velouté, la verve de ses solistes. Qu’il ait enfin trouvé un écrin à sa mesure est une excellente nouvelle.

Bertrand Boissard

Maurice Ravel : Ma Mère l’Oye, ballet intégral ; l’Enfant et les Sortilèges. Orchestre de Paris, Esa Pekka Salonen (dir.). Paris, Philharmonie I, le 4 février 2015.

Photo : Maurice Ravel en 1925, année de la création de l’Enfant et les Sortilèges.

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