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Boulez et Varèse à la Philharmonie de Paris : sophistication et soubresauts urbains


Après nos premières impressions du piano à la Philharmonie de Paris, place à l’orchestre. Et même deux – celui du Conservatoire et l’Ensemble intercontemporain. Si la santé très fragile de Pierre Boulez ne lui a pas permis d’être présent, un très nombreux public, de même que les compositeurs Pascal Dusapin, Bruno Mantovani et le chef Jean-Claude Casadesus n’ont pas voulu rater l’occasion d’entendre Pli selon Pli, pour soprano et orchestre. Il ne s’agit certainement pas de l’œuvre idéale pour qui voudrait découvrir la musique du maître français. Rituel ou Notations pour orchestre sont d’une approche plus aisée. Mais il n’est pas sûr que le compositeur ait jamais écrit partition plus raffinée que les soixante-dix minutes de ce Portrait de Mallarmé, dont la création des cinq parties s’est échelonnée de 1958 à 1962.

Séduction sonore

Matthias Pintscher convainc par sa précision, sa méticulosité dans l’élaboration d’une trame où chaque détail se trouve à sa place, sa sureté dans la direction des 57 musiciens – un instrumentarium peu banal inclue cinq harpes, guitare et mandoline. Le directeur de l’EIC – lui-même compositeur – tisse une toile aux reflets sans cesse changeants et maintient constamment l’intérêt, y compris dans certains passages hermétiques des 2e et 3e parties. Il met en valeur la séduction sonore de Don et Improvisation III sur Mallarmé, ces haïkus musicaux. Il n’est pas anodin que ces deux volets, plus sensuels que les autres, aient été retravaillés dans les années 80. La technique remarquable de Marisol Montalvo lui permet des pianissimos d’une rare homogénéité, des aigus purs et vibrants, toujours au service de l’expression. De notre place – premier balcon de face – l’acoustique se signale par sa lisibilité : dans Don, les ostinatos à peine effleurés des harpes possèdent une présence lumineuse.

Forces brutes

Changement d’échelle et d’univers après l’entracte avec les telluriques Amériques d’Edgar Varèse. Cette fois-ci, ce ne sont pas moins de 125 musiciens qui peuplent la scène (très vaste, elle n’est pas complètement remplie), dont dix contrebassistes et treize percussionnistes ! Jamais la proximité avec le Sacre du Printemps n’aura été aussi patente que sous la direction de Pintscher : le solo de flûte initial rappelle celui du basson dans l’œuvre de Stravinsky. C’est pendant vingt-cinq minutes une glorification non pas de l’Elue, mais des forces brutes de la ville, où les hurlements des sirènes de pompier se mêlent aux fracas tonitruants des marteaux-pilons. L'impitoyable ballet mécanique rencontre la frénésie primitive et dionysiaque.

Il s’agissait d’un test capital : la philharmonie allait-elle tenir ce choc sonore extrême ? La réponse est oui, cent fois oui. Non seulement chaque pupitre se fait entendre avec netteté mais, lors du climax délirant final - les percussions assénant de monstrueux coups de boutoir pour un maximum d’intensité - l’impact viscéral est stupéfiant et le son ne sature jamais. En comparaison, la salle Pleyel ne pouvait transmettre qu’un son brouillon et tassé. Un grand moment.

 

Bertrand Boissard

Boulez : Pli selon Pli. Varèse : Amériques. Marisol Montalvo (soprano), Ensemble Intercontemporain, Orchestre du Conservatoire de Paris, Matthias Pintscher (direction). Paris, Philharmonie I. Le 3 février 2015.

Photo : copyright Ensemble intercontemporain.

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