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Mort d'Aldo Ciccolini : un géant est passé


Artiste au vaste répertoire, défricheur de partitions rares, pianiste à la virtuosité claire qui aura connu un été indien triomphal, mémoire de la musique – il avait vu Rachmaninov sur scène et joué avec quelques uns des plus grands chefs du XXe siècle –, Aldo Ciccolini est mort le 1er février à l’âge de 89 ans à Asnières-sur-Seine. Il avait élu domicile dans une petite maison de cette commune proche de Paris. Il y recevait ses visiteurs sans façon, avec une gentillesse d’un autre âge, cette aristocratie du cœur qui, au-delà des vertus du musicien, le faisait apprécier pour ses qualités humaines. Il aimait parler de musique – la seule chose qui l’intéressait vraiment –, longuement.

Né le 15 août 1925 à Naples, il débute le piano à l’âge de cinq ans et donne son premier concert professionnel au théâtre San Carlo en 1941. Du fait de la guerre, il cesse toute pratique instrumentale de 1943 à 1946. « Je m’étais engagé dans la Croix-Rouge internationale. En 1946, cela a été très dur, je ne pouvais plus passer le pouce pour faire une gamme. Mais je n’ai pas perdu courage, j’ai dit à ma mère que j’allais essayer pendant un an de me mettre à la discipline la plus sévère qui soit, et que si je ne retrouvais pas mes moyens et bien, parlant déjà quatre langues, je pourrais toujours travailler dans un hôtel… six mois après, j’ai eu l’impression de sortir de l’ornière », nous racontait-il en 2011.Il réussit même, une manière d’exploit, à remporter le concours Long-Thibaut en 1949. Dès 1950, il part aux Etats-Unis pour une tournée de concerts. Il obtient la nationalité française, puis devient professeur au Conservatoire de Paris (1972-1989). Ses élèves les plus célèbres se nomment Jean-Yves Thibaudet, Nicholas Angelich…

Curiosité aux aguets

Elizabeth Schwarzkopf – qui n’avait pas le compliment facile – ne tarissait pas d’éloges à l’endroit d’un de ses partenaires préférés. Au cours de sa carrière, Aldo Ciccolini aura collaboré avec des chefs illustres : Fricsay, Mitropoulos, Ormandy, Kondrachine, Erich Kleiber… Il se reconnaissait deux « Dieux » en matière de piano : Wilhelm Backhaus et Arturo Benedetti Michelangeli. Parmi les vivants, il appréciait beaucoup Radu Lupu. Son intense activité discographique se développa particulièrement chez Emi (un coffret de 56 CD réunit cette somme). Le succès de ses enregistrements d’Erik Satie, qui aura beaucoup fait pour la reconnaissance du compositeur, a occulté d’autres réalisations d’importance. La curiosité constamment aux aguets, il a sorti de l’oubli nombre de créateurs négligés, effectuant notamment dans le domaine de la musique française, un travail de découvreur inappréciable. Il a défendu avec la foi du charbonnier Séverac, d’Indy, Castillon, Saint-Saëns et Chabrier, dont il louait « la jeunesse, l’ironie féroce ». Curieusement, il interprèta relativement peu Fauré - un musicien qui pourtant l'attirait de plus en plus à la fin de sa vie -, de même que le piano seul de Ravel. Il se disait « inconditionnel » de la musique de Debussy. Lisztien convaincu (bien qu’il n’ait pas enregistré et joué seulement deux ou trois fois en concert sa sonate), il mettait au pinacle le génial hongrois à une période, les années 50, où ce dernier était largement déconsidéré. De Mozart, dont il avait livré à la fin de sa vie un disque de sonates (la Dolce Volta), il nous disait : « Il reste un mystère. Comment le définir, pourquoi nous touche-t-il ? La beauté ne s’explique pas. ». Par contre, Bach ne l’émouvait guère. Il continuait d’apprendre de nouvelles partitions, telles les œuvres de Janacek, pour lesquelles, à près de 75 ans, il s’était pris de passion.

Vivacité de jeune homme

Jusqu’aux années 80, le jeu du pianiste se caractérise par son extrême méticulosité, son souci du texte, sa clarté solaire. Chose rare dans le monde du piano, Aldo Ciccolini se bonifiera avec le temps. Plus grande liberté, ampleur sonore inédite, netteté absolue, vivacité de jeune homme : le septuagénaire, puis l’octogénaire, en proie à un bain de jouvence aussi inattendu qu’éclatant, jouait mieux que quarante ans auparavant. Cela nécessitait un labeur immense et il avouait travailler « trois fois plus qu’avant ». Il se produisait avec une absolue économie de gestes. Au sujet des pianistes qui s’épanchent, il confiait : « C’est du mauvais théâtre, c’est ridicule. Tout ca pour montrer au public comme on souffre. Nous ne sommes pas là pour nous donner en spectacle. J’avais envisagé un piano ou il y aurait une lumière sous le couvercle, afin d’illuminer uniquement le clavier. Pouvoir rester dans l’ombre, voilà ce que je cherche. »

Les dernières années, il arborait sur scène un masque d’une noble douleur. Seigneur du clavier, il ne cessait de creuser ses interprétations, dans une quête sans fin, fidèle à cette mission de serviteur de la musique, dont il se disait si fier.

 

Bertrand Boissard

 Photo : Aldo Ciccolini à la Salle Pleyel, le 10 décembre 2011

 

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