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Philharmonie de Paris : les eaux bouillonnantes d'Hélène Grimaud


A la pianiste française revenait l’insigne honneur de donner le premier récital de piano de l’histoire de la Philharmonie de Paris, inaugurée six jours auparavant. Comment l’instrument allait-il sonner ? Question importante, quand on sait que la série piano **** se délocalise porte de Pantin, et que la Philharmonie produit elle-même plusieurs récitals de piano (on attend Maurizio Pollini le 30 mars dans un prometteur programme Chopin/Debussy/Boulez). Extérieurement, le bâtiment se découpe dans la nuit tel un vaisseau imposant. Dans les couloirs, des milliers de petites plaques rectangulaires parsèment le plafond, champs métalliques d’un bel effet. Au sein de la salle, quelques tâches de peinture sur le sol, plusieurs dizaines de chaises en lieu et place des fauteuils, témoignent d’une inauguration in extremis. Le volume impressionne, les courbes changeantes et l’absence de symétrie confèrent un élan indéniable, les teintes diverses, du noir profond à des nuances de marron, d’ocre, de jaune, une certaine chaleur. On apprécie le confort des sièges et de bénéficier de suffisamment d’espace. De notre place (premier balcon côté jardin), la disposition en gradin est telle que la visibilité est remarquable sur l’instrument. Revers de la médaille, rejoindre son fauteuil réclame de la vigilance, car on ne peut pas se raccrocher au siège de devant. De même, il faudra se méfier des escaliers menant aux rangées, particulièrement à l’arrière-scène, habillée de noir et assez mal éclairée : nous avons été témoin de la chute d’une personne. Heureusement, plus de peur que de mal. Reste que le spectateur va devoir trouver ses marques.

Le public finit lentement de s’installer. La salle – dans laquelle on note la présence des pianistes Jean-Philippe Collard et Michel Béroff - est comble et retient son souffle. Hélène Grimaud arrive sur scène. Un cercle de lumière éclaire le piano et la soliste, archange tout de blanc vêtu. Les premières notes pianissimos du peu significatif Wasserklavier de Berio apparaissent bien lointaines. Mais, très vite, l’oreille s’adapte à cette nouvelle donne sonore. La réverbération est généreuse : quelques accords piqués fortissimos mettent un temps certain avant de s’éteindre. L’acoustique montre moins de sècheresse qu’au Théâtre des Champs-Elysées, plus de clarté, de relief et de présence qu’à la Salle Pleyel. Les basses, avec cette pianiste, à cette place et sur ce piano - la Philharmonie possède six Steinway modèle D, dont quatre récemment achetés -, dominent des aigus manquant un peu de brillant. D’autres configurations seront nécessaires avant avis définitif mais, pour l’instant, le rendu sonore d’un piano seul satisfait.

Quant à Hélène Grimaud, était-ce le challenge, l’excitation de ce moment privilégié, mais nous n’avons pas le souvenir d’une prestation aussi saisissante de sa part. Ce n’est pas lui faire injure que de souligner qu’elle possède un « gros » son – quand tant de ses confrères n’ont à leur disposition que des timbres faméliques – et qu’elle a besoin d’une grande salle pour s’exprimer. Autant dire qu’elle était dans son élément. La première partie, dévolue à des pièces d’inspiration aquatiques, l’ont vue totalement à son aise, que se soit dans les eaux dormantes du fascinant Rain Tree Sketch II de Takemitsu ou les gerbes de lumière des Jeux d’eau de Ravel, envoyées de manière éblouissante et virtuose. Rarement on aura entendu la 5e Barcarolle de Fauré interprétée avec autant de vigueur et d’urgence. Almeria d’Albéniz distille une nostalgie ouatée, tandis que la mélodie interrogative d’une parfaite étrangeté de la pièce initiale de Dans les Brumes de Janacek laisse place à une partie centrale d’une violence inusitée. Cette incandescence, on la retrouve portée à son point limite après l’entracte, dans la 2e sonate de Brahms. Quel engagement, quelle fougue ! C’est peu dire qu’Hélène Grimaud semble habitée par cette œuvre maladive, assez folle et expérimentale, d’une invention parfois désarçonnante. Elle prend tous les risques et impose entre chaque mouvement le silence d’un public - qui en première partie ne s’était pas retenu pour expectorer avec fracas - médusé par tant d’aplomb.

Un superbe coup d’essai et une seule envie : revenir.

 

Bertrand Boissard

 

Hélène Grimaud, le 20 janvier 2015, Philharmonie de Paris.

Photo : Mat Hennek

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