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Alexei Volodin à Pleyel : le panache et le son.


Programme exemplaire : Scarlatti en mise en bouche, Carnaval de Schumann en plat de résistance, tableaux vivants se répondant parfaitement et formant avec les pièces de Prokofiev et Medtner une constellation de sentiments et de paysages.

On a peu l’occasion d’entendre un Scarlatti aussi gorgé de couleurs, et dans une optique résolument "grand piano", la gamme dynamique étendue s’accompagnant d’une fine utilisation de la pédale. Le résultat est pianistiquement somptueux : le son se projette avec une luminosité intense, la verve des traits rapides donne le tournis. L’artiste russe s’autorise un léger abandon, peu dans ses habitudes, dans la merveilleuse sonate K 487.

Dans les trois des dix pièces op. 12 de Prokofiev, Alexei Volodin ne cache pas son appétit vorace du clavier : précision incisive et ludique de la Marche, virtuosité rien moins que transcendante du Scherzo (une page très difficile selon l’aveu même du pianiste), tandis que le plus célèbre Prélude, dans l’esprit des Visions fugitives du compositeur russe, se meut avec une admirable ductilité. L’interprète ne fait qu’un avec l’œuvre, ce dont on dira aussi à propos de la 3e sonate, partition dense, abrupte où l’interprète se joue avec une facilité déconcertante des masses sonores, et les taille dans une glaise qui semble provenir de quelque ère antédiluvienne.

Les pianistes abordent de plus en plus fréquemment Nikolaï Medtner, on s’en réjouit. Sa sonate Reminiscenza n’est pas, n’en déplaise à quelque plumitif à l’ouïe défaillante, une œuvre « sans grand intérêt ». C’est une page délicate et forte, un nec plus ultra de la poétique medtnérienne. Ici, l’ancien élève d’Elisso Virssaladze aborde l’œuvre un peu trop à fond de train, et manque d’un soupçon de souplesse dans les phrasés. Il en résulte un côté boîte-à musique pas désagréable, mais on aimerait qu’il prenne davantage son temps : c’est qu’on voudrait profiter de ce début lunaire et d’une irrépressible nostalgie, un des plus beaux de toute la littérature pianistique. De même, la fin aurait pu être davantage étirée, comme un rêve infini.

Belle Polonaise-Fantaisie, d’allure juvénile, où Volodin se permet des murmures en forme de confidence. Le Carnaval (incluant les rares Sphinx, véritable plongée dans les catacombes), moins convaincant, tout en muscles, se pare heureusement de quelques moments de finesse (Chopin, Aveu).

Trois bis récompensent un public attentif. L’intermezzo op. 117 n°1 de Brahms pris avec un allant bienvenu, nous console de tant d’interprétations mornes, qui confondent lenteur et profondeur. Dans l’Etude d’exécution transcendante n°10 ("Appassionnato") de Liszt, Volodin prend tous les risques. Quelle générosité, quel panache ! Enfin, avec la Canzona Serenata, la boucle est bouclée et le thème magique de Medtner réapparaît, ultime souvenir fantomatique.

 

Bertrand Boissard

 

Scarlatti : sonates K. 17, K. 454, K. 487. Prokofiev : Marche, Prélude, Scherzo, extraits des dix pièces op. 12 ; Sonate n°3. Medtner : sonate Reminiscenza. Chopin : Polonaise-Fantaisie. Schumann : Carnaval. Alexei Volodin (piano), Piano ****, Salle Pleyel, le 12 novembre 2014.

 

Photo : Marco Borggreve.

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