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Nelson Freire joue Beethoven : l'antihéros magnifique


Riccardo Chailly et Nelson Freire dégraissent un concerto de l’Empereur trop bien nourri au fil des habitudes interprétatives – liposuccion déjà opérée par leurs soins dans les deux concertos de Brahms - et maintiennent à distance le solennel, le grandiose, la volonté d’en découdre. Le piano adopte un rôle modeste, moins soliste conquérant qu’instrumentiste inclus dans l’orchestre : l’introduction n’est pas une lame de fond, mais déroule ses traits de façon peu dramatique, presque détachée. L’ultime prise de parole du virtuose se fera d’ailleurs tout aussi tranquillement, sans urgence. Ceux qui attendent une version épique en seront pour leur frais. Freire ne s’appesantit pas. En maître de l’allusion, il procède par petites touches. Superficiel ? Non, simplement il troque un instrument pompeux contre un piano-dentelle d’une finesse hors du commun et fraîchement allègre (rondo final).

L’orchestre possède beaucoup de relief et de piquant, Riccardo Chailly fuyant tout ce qui pourrait paraître pâteux ou grossier. Le chef pousse le sens du détail très loin, jusqu’à déconcerter, certaines interventions instrumentales arrivant sans crier gare, au point de sembler parfois - surtout dans le mouvement initial – artificielles. Rarement cependant on aura été confronté à un tel foisonnement. Une proposition excitante, à défaut d’être entièrement convaincante, qui ne peut laisser indifférent.

Le premier mouvement de l’opus 111, dénué de pathos, avance splendidement, sans efforts ni poses, et nous réconcilie de tant d’exécutions pesantes ou sévères. L’Arietta côtoie les anges. Rien de gratuit dans ce piano naturel et noble, au moelleux incomparable. Avec sa manière de ne pas y toucher, le pianiste parvient au cœur de la partition. Il y a cinq mois, Paris entendait à dix jours d’intervalle cette 32e sonate sous les doigts de deux géants du clavier. Au jeu des comparaisons, l’artiste brésilien l’emportait face à un Krystian Zimmerman en proie à la plus grande précipitation, comme paniqué par la musique. Cette sérénité de Nelson Freire, on la retrouve dans cette interprétation admirable. Celle d’un musicien libre, d’un poète impeccable du piano.

 

Bertrand Boissard

 

Beethoven : concerto n°5 l’Empereur, sonate n°32 op. 111. Orchestre du Gewandhaus de Leipzig, Riccardo Chailly, Nelson Freire (piano). Decca 478 5334.

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