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Benjamin Grosvenor : la danse de Puck


Il est des disques rares, qui s’écoutent d’un bout à l’autre avec un sourire béat (dans ce cas, il vaut mieux éviter tout témoin). Ainsi en va-t-il du troisième enregistrement paru chez Decca du pianiste de vingt-deux ans. Son titre générique, « Danses », est assez large pour intégrer toutes sortes d’esthétiques, d’époques, de sentiments et offrir un de ces kaléidoscopes sonores qu’apprécie, également en concert, le virtuose.

La 4e Partita de Bach, gracieusement virevoltante, à l’articulation subtilement acérée, irradie de vie. Quel galbe ! Quel contrôle ! Main droite au millimètre, main gauche métamorphosée en tapis d’une douceur enveloppante : l’Allemande se déploie avec une merveilleuse subtilité. L’anglais dévale la Courante en de prestes notes d’une nervosité pleine de relief. Sophistication et vitalité : bel alliage.

L’Andante spianato de Chopin, ici véritable harpe céleste, se pare d’une exceptionnelle transparence, tandis que la Grande Polonaise Brillante n’a pas volé son qualificatif. Mais jamais Benjamin Grosvenor ne sort la grosse artillerie. Semblant effleurer à peine le clavier (pour le coup la Polonaise op. 44 manque de poids sonore, et par là même de son caractère pathétique), il déroule un jeu tout en volutes aériennes. Il n’est pas de ceux qui assomment l’auditeur pour le convaincre. On pourra trouver certains accords de fins de phrase un peu sautillants, mais on ne peut que succomber à la splendeur de ce fin tissu incrusté de diamants.

Belle idée de proposer trois mazurkas de Scriabine, pages totalement négligées, tour à tour piquant de leur dard effilé, ou laissant planer, sans s’appesantir, un tendre regret. La valse op. 38 fait figure de déambulation poétique, finissant par s’agiter en des octaves rapides comme l’éclair.

Les 8 valses de Granados n’ont rien de vraiment espagnol. Ce sont des bulles de champagne qui éclatent aux termes d’accélérations fantastiques, des valses nobles ou sentimentales d’un charme et d’un chic irrésistibles. Grosvenor s’y montre impérial, étincelant.

 

Tout s’achève avec ce qui s’apparente à trois bis. Les arabesques acrobatiques du Beau Danube bleu par Schulz-Evler profitent du jeu décapant du pianiste : cascades de notes, entrelacs inextricables démêlés avec une clarté et une aisance absolues. Du pur plaisir. Enfin, il faut voir dans le tango d’Albéniz revu par Godowsky et l'étude Boogie-Woogie de Morton Gould un hommage à Shura Cherkassky, lequel s’était entiché de ces pièces. Comme lui, Grosvenor appartient à cette race de magiciens qui, jusqu’à Stephen Hough, ont enchanté le piano. Un elfe du clavier.

Bertrand Boissard

Benjamin Grosvenor : "Dances”. Enregistré en 2013. Decca 478 5334.

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