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Salle Pleyel : Krystian Zimerman dans la fournaise de Brahms


Fièvre des soirs peu ordinaires dans une salle Pleyel archicomble : plateau prestigieux et menu royal (1er concerto pour piano de Brahms et 9e symphonie de Bruckner), à défaut d’être impérial, le 5e concerto de Beethoven ayant été remplacé quelques semaines auparavant. Dommage.

L’orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam attaque. D’emblée, un flux irrésistible submerge l’auditeur, sans jamais l’écraser. Car malgré la densité de l’orchestration, tout reste d’une limpidité exemplaire. La cohésion des cordes force l’admiration : il n’y a plus qu’un gigantesque alto, qu’un seul violoncelle, d’une beauté de timbres enivrante. Pendant l’introduction, Krystian Zimerman se tient les bras croisés. Par la suite, il ne se contente pas d’accompagner l’orchestre en dodelinant de la tête, il va jusqu’à se retourner à de nombreuses reprises de manière très ostentatoire, avec la volonté évidente de diriger les violons. Comportement pour le moins discutable vis-à-vis de Mariss Jansons, qui est tout sauf un chef routinier, et n’a certes pas besoin du polonais pour effectuer un travail en profondeur. Par deux fois, à la fin de tonitruantes descentes d’octaves, le pianiste se retrouve presque debout. Voilà pour le spectacle.

Et la musique dans tout ça ? Bonne nouvelle : Zimerman n’est plus ce musicien toujours dans le contrôle et immaculé. Non qu’il y eut des embardées, hormis quelques décalages avec l’orchestre et de très rares imprécisions digitales, pas gênantes et à mettre en rapport avec une prise de risques de tous les instants. La furia d’un clavier orgiaque, celle qui nous avait déjà marquée lors de son récital parisien de 2012 (comme dans un Ce qu’a vu le vent d’Ouest de Debussy d’une puissance forcenée), règne sans partage. On dit que le piano ne sonne pas à Pleyel. Tout dépend de qui se trouve aux commandes. Chaque pianissimo de Zimerman possède un relief saillant. En dépit d’une utilisation de la pédale parfois intempestive, l’artiste insuffle à l’œuvre, qui peut avancer pesamment sous des doigts plus gourds, une indéniable vitalité. L’apollinien s’est mué en volcan. Car c’est bien d’une fournaise dont on a eu l’impression de sortir.

Quant à la 9e de Bruckner, elle constitua le moment inoubliable de la soirée, occasion d’une prestation étincelante, et bien plus que cela. Concernant la pure exécution, il est difficile d’imaginer plus parfaite mise au point. Tempi allants, clarté prodigieuse, plans sonores idéalement dosés, violons déchirés de lumière, chorals de cuivres à faire frissonner, comme venus d’un autre monde : un plaisir absolu. Il y eut de l’inouï, notamment dans des motifs des altos, violoncelles et contrebasses (mesure 321 et suivantes du 1er mouvement), relégués généralement dans l’ombre, et un foisonnement remarquable (scherzo). Une heure exaltante, et un triomphe mérité pour le grand Mariss Jansons.

Un concert exceptionnel.

 

Bertrand Boissard

 

 

Orchestre Royal du Concertgebouw d’Amsterdam, Krystian Zimerman (piano), Mariss Jansons (dir.). Paris, salle Pleyel, le 31 mars 2014.

 

 

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