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    • Dernière modification 25 juin 2014
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Vincent Larderet - Ravel - Orchestral et Virtuoso Piano

Publié par Tom Deacon     24 avril 2014    

Vincent Larderet - RavelLe consommateur de CD doit aujourd'hui faire face à une pléthore d'enregistrements de tous les grands chefs-d'œuvre de la musique classique. La tendance actuelle, pour le meilleur ou pour le pire, est de favoriser les intégrales: toutes les symphonies de Beethoven, toutes les sonates, etc. Si le consommateur cède à cette tendance, il devra écarter le grand enregistrement de Carlos Kleiber des Symphonies 5 et 7 de Beethoven, par exemple. Car Kleiber ne faisait pas d’intégrales !

Et lorsqu'il s'agit de la musique pour piano de Ravel, le phénomène est identique. Les intégrales au catalogue font légion rien que parmi les pianistes français: Jean-Efflam Bavouzet, Philippe Entremont, Alexandre Tharaud, Robert Casadesus, Jean-Philippe Collard, Samson François, Vlado Perlemuter, Georges Pludermacher, Alice Ader, François Dumont, François-Joël Thiollier, Pascal Rogé, Jean-Yves Thibaudet, Roger Muraro, Dominique Merlet, Monique Haas, Jean Doyen, Anne Queffélec, Jacques Février, Jacques Rouvier et d'autres, sans doute, dont je n'ai pas entendu parler. Le moins que l'on puisse dire, c'est que les pianistes français semblent avoir jeté leur dévolu sur Ravel.

Et là encore, si l'on succombe à la tentation de l'intégrale, on se prive des interprétations miraculeuses de Gaspard de la Nuit par Arturo Benedetti-Michelangeli, Martha Argerich, ou Ivo Pogorelich, sans parler de l'avant-guerre et de Walter Gieseking, dont la version de Ondine est la plus rapide jamais enregistrée. Un peu moins de 5 minutes. Pour un amateur de musique comme moi ce n'est pas un problème. On est prêt à multiplier les versions presque à l'infini. Parmi les références citées ci-dessus, seul Gieseking a enregistré tous la musique pour piano de Ravel.

Parlons à présent de ce nouveau CD de la musique de Ravel - je m'empresse d'ajouter qu'il ne s'agit pas là d'une intégrale - par un autre jeune pianiste français, Vincent Larderet. M. Larderet n'avait à ce jour abordé au disque que certaines oeuvres de Florent Schmitt. La plupart du répertoire de ce nouveau CD est familier: Gaspard de la nuit, Jeux d'eau, La Valse, Pavane pour une infante défunte. Mais Larderet a été plutôt prudent; il a choisi d'inclure à son programme trois extraits du ballet Daphnis et Chloé de Ravel, familier dans sa forme orchestrale mais rarement joué au piano (la transcription est de Ravel, avec quelques ajustements du pianiste, lui-même). Aucune des versions complètes de la musique pour piano de Ravel n'inclut ces extraits. Ce CD devient ainsi unique, et instantanément attrayant. Je m'empresse d'ajouter que si l'on est en droit d'attendre un orchestre complet dans Daphnis, il est intéressant d'entendre la partition réduite à l'essentiel, pour ainsi dire, comme cela est le cas lorsqu'elle est jouée au piano.

En plus, comme si cela ne suffisait pas, Larderet s'est offert les services de la formidable équipe d'Ars Produktion en Allemagne composée d'Annette et Manfred Schumacher qui ont, ensemble, réalisé des enregistrements de piano remarquables au cours des dernières années. Ce CD ne fait pas exception: un merveilleux enregistrement en SACD son surround effectué dans une église de Wuppertal, en Allemagne, en novembre dernier.

Retour à Gaspard. Pour son interprétation, Vincent Larderet s'est inspiré sagement des partitions annotées de Vlado Perlemuter (un ami proche de Ravel). Le Gaspard de Larderet révèle la rigueur caractéristique associée aux interprétations françaises de Ravel et familières à ceux qui connaissent celles de Perlemuter. Nous sommes, bien sûr, loin de l'éclat glacé de Michelangeli, de la spontanéité d'Argerich, ou de la sauvagerie du jeune Pogorelich dans Scarbo. Et nulle part vous n'entendez l'incroyable élan du Gieseking d'avant-guerre. Ce que vous entendez, c'est une performance magnifiquement conçue et réfléchie, à la française. Ondine ressemble à la sirène qu'elle est, pointant très tranquillement en 6:41. Le Gibet ose être phrasé plutôt que simplement joué. Il est pris à un tempo assez rapide, que je trouve personnellement très satisfaisant. Mais nous sommes loin de l'exercice d'hypnose musicale de Michelangeli. Nous arrivons enfin à Scarbo. Ici, on me pardonnera de ne pas résister à la perfection presque macabre d'Arturo Benedetti-Michelangeli, à l'intense férocité de Pogorelich, et à la fougue de Gieseking. Ces comparaisons sont à la fois inévitables et un peu injustes. Et pourtant, le consommateur doit choisir.

La rigueur et la clarté du Ravel de Larderet se poursuit dans Jeux d'eau, une oeuvre de 1901 qui a marqué l'arrivée d'une nouvelle ère dans l'histoire de la musique française. La Valse est une autre oeuvre où un orchestre complet est indispensable. Le regretté Glenn Gould a donné une nouvelle vie à cette version pour piano seul par sa vision post-romantique ciselée. Une version pour deux pianos existe et je la préfère à la version jouée ici. Collard / Béroff et Argerich / Freire sont les références. Ils apportent le sens de "pourrissement" nécessaire à cet hommage à la valse viennoise.

Nous sommes donc bien en présence d'un magnifique enregistrement et d’une excellente interprétation, qui ne cherche pas à être inutilement originale ou à attirer l'attention par des effets superflus, de quelques pièces pour piano de Ravel. En fin de compte l'acheteur doit faire son choix, n’est-ce pas ? Il va sans dire que les jeunes musiciens ont une tâche presque insurmontable aujourd'hui avec la concurrence des maîtres d'antan. On ne les envie pas, c’est sûr.

 

1 commentaire
  • Sébastien Ligné-Roche
    Sébastien Ligné-Roche  · 29 avril 2014
    Excellent post, comme toujours, combinant visions personnelles, mais argumentées, de détail et d'ensemble. Merci M. Deacon !